Pendant longtemps, l’Europe a financé la recherche comme un bien commun destiné à favoriser la connaissance, la coopération et le progrès économique.

Depuis le lancement du premier programme cadre en 1984, cette ambition a permis de rapprocher les laboratoires, les universités, les entreprises et les États autour de projets qui auraient difficilement pu naître à la seule échelle nationale. Cette histoire est retracée par le Parlement européenhttps://www.europarl.europa.eu/factsheets/fr/sheet/66/politique-de-recherche-et-de-developpement-technologique.

Cette construction reposait sur une conviction forte, la science devait ouvrir les frontières, favoriser la circulation des connaissances et renforcer la compétitivité européenne.

Mais le monde dans lequel cette politique a été conçue a profondément changé.

Les technologies sont désormais au cœur des rapports de force. Une innovation peut soutenir la transition énergétique, protéger un hôpital, guider un satellite, sécuriser un réseau électrique ou renforcer une capacité de défense.

La frontière entre usages civils et usages militaires devient de plus en plus difficile à tracer. Intelligence artificielle, technologies quantiques, robotique, drones, cybersécurité, biotechnologies, spatial et observation de la Terre appartiennent désormais à cette vaste catégorie des technologies à double usage.

L’enjeu européen ne consiste donc plus seulement à produire de la connaissance. Il consiste à savoir la protéger, la financer, la transformer, l’industrialiser et la déployer.

Le programme Horizon Europe actuellement en vigueur mobilise une enveloppe de 95,5 milliards d’euros pour la période allant de 2021 à 2027. Il soutient la recherche fondamentale, les grands défis sociétaux, la santé, le climat, la sécurité civile, le numérique et l’innovation de rupture. Le Conseil de l’Union européennehttps://www.consilium.europa.eu/fr/policies/horizon-europe/ présente cette architecture et ses principaux objectifs.

Ce programme a été conçu dans un environnement marqué par la transition écologique, la transformation numérique et la volonté de consolider la compétitivité européenne.

Depuis, les crises se sont multipliées et surtout combinées.

Guerres, tensions géopolitiques, pandémies, catastrophes climatiques, cyberattaques, désinformation, ruptures logistiques, dépendances industrielles, pénuries de matières premières et crises énergétiques ne constituent plus des risques séparés.

Ces phénomènes se répondent, se renforcent et produisent des effets en cascade. Une attaque informatique peut interrompre une production industrielle. Une crise énergétique peut fragiliser un système de santé. Une campagne de désinformation peut ralentir une réponse publique. Une catastrophe climatique peut provoquer simultanément une crise humaine, économique, assurantielle et politique.

La résilience ne peut donc plus être traitée comme une simple fonction technique. Elle devient une capacité stratégique qui engage les dirigeants, les conseils d’administration, les scientifiques, les ingénieurs, les juristes, les assureurs, les investisseurs et les pouvoirs publics.

La stratégie européenne de préparation aux criseshttps://commission.europa.eu/topics/preparedness_fr traduit cette évolution. Elle propose une approche globale associant anticipation, protection des fonctions vitales, coopération avec les entreprises, préparation des populations, coordination des réponses et articulation entre sphère civile et défense.

Cette transformation explique le changement d’échelle actuellement envisagé pour le prochain programme cadre.

Pour la période allant de 2028 à 2034, la Commission européenne propose de porter le budget de la recherche et de l’innovation à 175 milliards d’euros. Ce montant reste soumis aux négociations institutionnelles, mais il révèle déjà une évolution politique majeure. La proposition de la Commission européennehttps://research-and-innovation.ec.europa.eu/news/all-research-and-innovation-news/horizon-europe-2028-2034-twice-bigger-simpler-faster-and-more-impactful-2025-07-16_en place explicitement la compétitivité, la défense, le spatial et les technologies à double usage au cœur du futur dispositif.

Il ne s’agit pas simplement de financer davantage de projets. Il s’agit de construire une continuité entre recherche fondamentale, expérimentation, démonstration, production industrielle et déploiement opérationnel.

Cette continuité est essentielle dans des domaines où la vitesse devient un facteur de souveraineté.

Une découverte européenne qui ne peut pas être industrialisée en Europe finit souvent par créer de la valeur ailleurs. Une technologie stratégique dont les composants, les données ou les infrastructures dépendent de puissances extérieures demeure une capacité fragile.

Le futur programme devra donc répondre à plusieurs urgences simultanées, attirer les talents, protéger les actifs scientifiques, sécuriser les données, accélérer les transferts technologiques, financer les entreprises innovantes et faire émerger des champions européens.

Il devra également rapprocher des communautés qui se connaissent encore insuffisamment.

Les chercheurs doivent pouvoir comprendre les besoins opérationnels. Les industriels doivent identifier plus tôt les innovations issues des laboratoires. Les investisseurs doivent apprendre à financer des temporalités longues. Les assureurs doivent modéliser des risques nouveaux. Les juristes doivent accompagner l’innovation sans l’étouffer. Les dirigeants doivent intégrer la résilience à leur stratégie.

Le développement britannique de la Defence Universities Alliancehttps://www.gov.uk/guidance/apply-to-become-a-founding-member-of-the-defence-universities-alliance illustre cette volonté de construire des relations plus structurées entre universités, défense, sécurité nationale, industrie et formation.

Cette dynamique soulève cependant des questions sensibles.

Comment préserver la liberté académique tout en protégeant les recherches stratégiques. Comment organiser la coopération internationale sans exposer les technologies critiques. Comment soutenir les applications de défense tout en conservant une gouvernance éthique. Comment partager les données nécessaires à l’innovation tout en protégeant la souveraineté numérique.

Le droit, la réglementation et la conformité deviennent ici de véritables instruments de puissance.

Le règlement européen sur l’intelligence artificielle, les règles relatives à la cybersécurité, la protection des données, le contrôle des exportations, les sanctions internationales et la protection des secrets industriels déterminent désormais la capacité réelle des organisations à agir.

La maîtrise du risque passe également par la finance et l’assurance.

Les crises systémiques interrogent les limites de l’assurabilité. Les modèles classiques doivent intégrer les effets en cascade, les dépendances invisibles, les risques climatiques extrêmes, les attaques numériques et les interruptions prolongées des chaînes logistiques.

L’assurance ne peut plus intervenir uniquement après la crise. Elle doit participer à la prévention, à la modélisation, au financement de la résilience et à la transformation des comportements.

La technologie occupera une place centrale dans cette évolution.

Les jumeaux numériques permettront de simuler une rupture industrielle ou une catastrophe territoriale. L’intelligence artificielle aidera à détecter les signaux faibles. Le calcul quantique ouvrira de nouvelles capacités de modélisation. Les satellites amélioreront l’observation des territoires. Les robots et les systèmes autonomes pourront intervenir dans des environnements dangereux.

Mais aucune technologie ne supprimera le facteur humain.

La confiance, le discernement, le leadership, la préparation psychologique, la compréhension des comportements collectifs et la capacité à décider sous contrainte resteront déterminants. Une organisation peut disposer des meilleurs outils et échouer faute de gouvernance, de culture du risque ou de coordination.

Le véritable enjeu du futur programme européen sera donc de relier la puissance technologique à la capacité humaine et institutionnelle d’en faire un usage responsable.

C’est précisément dans cet espace que se positionne METRICShttps://www.metrics-summit.org/fr/themes.

METRICS rassemble les sujets qui façonnent désormais une même réalité stratégique, guerres et conflits, renseignement, influence, anticipation, assurance, financement, innovation, intelligence artificielle, quantique, droit, conformité, cybersécurité, infrastructures critiques, chaînes logistiques, climat, santé, facteurs humains, gouvernance, souveraineté industrielle, architectures technologiques, robotique et accompagnement des organisations.

Cette approche décloisonnée répond à une nécessité simple, aucune institution ne pourra affronter seule les crises futures.

La question centrale ne sera plus seulement de savoir comment réagir. Elle sera de savoir comment anticiper, absorber le choc, maintenir les fonctions essentielles, protéger les populations et accélérer le retour à la normale.

Le passage de 95,5 à 175 milliards d’euros symbolise ainsi bien davantage qu’une augmentation budgétaire.

Il traduit le passage d’une Europe qui finance la connaissance à une Europe qui cherche à transformer cette connaissance en capacité d’action, en souveraineté et en protection collective.

Le vrai débat n’est donc plus seulement de savoir combien l’Europe consacrera à la recherche.

Il est de savoir si elle sera capable de transformer la science en puissance, la puissance en résilience et la résilience en confiance.

METRICS a vocation à devenir l’un des lieux où cette transformation pourra être pensée, débattue et mise en mouvement.